Ahmed Driss Directeur de l Ecole Politique de Tunis :Si on n’écoute pas les jeunes, on produira de nouveaux dictateurs autis

October 10, 2015
Les jeunes cadres des partis politiques ont présenté, la semaine dernière, une feuille de route pour la lutte contre le terrorisme. Leur travail a été dirigé par l’Ecole politique de Tunis. Ahmed Driss, directeur de cette école, nous parle de ce projet et de la place des jeunes en politique.


Les jeunes des partis politiques ont présenté, la semaine dernière, à l’issue de leur formation à l’Ecole politique de Tunis, une feuille de route pour lutter contre le terrorisme. Quelle est la valeur ajoutée de cette feuille de route par rapport aux autres études qui ont été déjà réalisées dans ce même cadre ?


L’objectif de cette feuille de route –comme vous l’appelez– était de mettre en exergue l’importance de la participation des jeunes dans la confection de la stratégie de lutte contre le terrorisme de demain. Cela est très important. Car, on ne peut pas adopter une stratégie qui aura des incidences sur l’avenir (comme la stratégie de la lutte contre le terrorisme), sans faire participer les jeunes, au moins dans la réflexion.



On ne peut plus imposer aux jeunes, aujourd’hui, des décisions dictées d’en haut. Il faut leur proposer un espace dans lequel ils peuvent proposer leurs idées. Et j’estime que si, aujourd’hui, cette feuille de route initiée par les jeunes trouve un certain écho dans leurs partis, dans les médias et dans les instances du Dialogue national sur la lutte contre le terrorisme prévu en octobre, les jeunes auront fait au moins un pas important pour se faire entendre et participer à la prise de décision.



Cela donnera aussi l’opportunité aux partis de dire dans l’avenir : «Nous avons écouté les jeunes».



« On ne fait pas assez confiance aux jeunes en politique »



Ne craignez-vous pas que ces propositions soient rangées dans un tiroir et oubliées ?


Espérons que cela n’arrive pas. Car le mal dont on a souffert depuis très longtemps en Tunisie comme dans toute la région, c’est l’autisme des décideurs. En effet, les décideurs étaient des autistes qui n’écoutaient pas les jeunes, ni personne d’ailleurs.



Donc, si aujourd’hui, ce même schéma se répète, cela voudrait dire que nous n’avons pas appris les leçons d’hier, et que demain aussi on produira de nouveaux dictateurs autistes. Il faut, donc, être conscient du fait qu’écouter les jeunes est très important et que mettre leurs propositions dans un tiroir n’est dans l’intérêt de personne.



Que répondez-vous à ceux qui estiment que ces jeunes-là (formés à l’Ecole politique de Tunis) ne sont pas représentatifs de la jeunesse tunisienne qui, en général, boude la politique ?


Qu’on le veuille ou non, ces jeunes-là sont issus de ce groupe qu’on appelle «la jeunesse tunisienne». Ils sont, peut-être, différents dans le sens où ils sont plus portés vers le militantisme et l’activisme que la majorité de leurs pairs, mais, au final, ils partagent avec eux le même état d’esprit, les mêmes attentes et les mêmes soucis.



Ils les représentent en quelque sorte. De plus, la présence de jeunes dans la vie politique ne peut qu’être bénéfique pour tout monde, car ils pousseront leurs partis à être mieux à l’écoute de la jeunesse et à réduire la fracture entre les générations.



« On ne peut plus imposer aux jeunes des décisions dictées d’en haut, sans les faire participer »



Le fait que vous formez les jeunes des partis politiques veut-il dire (implicitement) que les partis politiques ne forment pas leurs jeunes ?


Pas du tout. Généralement, les grands partis possèdent des académies de formation en politique, mais chaque parti a sa propre stratégie et ses propres méthodes de formation. Ceci dit, contrairement à ces dernières, l’Ecole politique de Tunis ne se limite pas à une formation partisane qui a une coloration idéologique, mais offre plutôt des formations qui donnent la possibilité de faire des rencontres et des échanges entre les jeunes des différents partis.



De ce fait, les acteurs politiques actuels ou futurs trouvent ainsi une opportunité de se rencontrer, de se connaître, et peut être que dans l’avenir, en cas de crise, il n’y aura plus de possibilité de gestion de ces crises-là dans la sérénité et la compréhension, plutôt que dans la confrontation.



Comment expliquez-vous l’absence de jeunes dans les postes de décision aujourd’hui ?


Malheureusement, l’espace politique actuel ne permet pas à tout le monde d’être présent. De plus, vu que l’ancienne génération n’a pas pu exercer la politique dans des conditions normales (à cause de la dictature), elle veut, maintenant, expérimenter cette action politique et préparer l’avenir du pays.



Pour ce qui est des jeunes, je pense qu’en les préparant et en les armant des moyens nécessaires pour agir en politique, ils seront capables de trouver leurs places et de pouvoir s’intégrer dans les instances dirigeantes.



« L’espace politique actuel ne permet pas à tout le monde d’être présent »



Faut-il attendre que ces jeunes-là deviennent vieux pour qu’on leur donne leur chance ?


J’estime que, malgré tout, il y a une ouverture assez intéressante vers les jeunes, surtout avec la nouvelle loi électorale qui stipule dans son article 25 que «chaque liste doit obligatoirement comporter, parmi les quatre premiers, un candidat jeune, ne dépassant pas les 35 ans à la date de présentation de sa candidature.»



En ce moment, il y a même quelques jeunes qui siègent à l’Assemblée des Représentants du Peuple.

Et même ceux qui n’ont pas eu la chance d’être présents dans une liste électorale, sont aujourd’hui en train de militer au sein même des instances de leurs partis, et ce, afin de se faire écouter.



Tous les jeunes politiciens sont en train de pousser leurs partis vers une ouverture sur les jeunes et je pense que dans les cinq ou dix années à venir, les jeunes qui ont 20 et 25 ans, aujourd’hui et qui auront 30 et 35 ans, pourront trouver leurs places.



Combien de temps faut-il encore attendre pour voir un jeune président de la République ou un jeune Chef de gouvernement ?


Un tel évènement pourrait avoir lieu à n’importe quel moment. Il suffit juste que les partis (au pouvoir) proposent des jeunes à ces postes-là. Mais ces jeunes-là –une fois au pouvoir– doivent, bien évidemment, être bien entourés, notamment par des instances qui fonctionnent efficacement et qui leur mettent au point des stratégies et des propositions.



Pourquoi peine-t-on à accorder la confiance aux jeunes dans les postes de décision ?


C’est vrai, on n’a pas encore confiance en les jeunes dans ces postes-là. D’ailleurs, ceux qui détiennent le pouvoir peinent à déléguer les responsabilités aux autres, qu’ils soient jeunes ou moins jeunes. Cela doit changer au plus vite, pour un avenir meilleur.



Publier Par Webdo - 1 octobre 2015 

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